samedi 22 novembre 2008

Les Années; Annie Ernaux

Le premier livre que j'ai lu d'Annie Ernaux est "La Place".
Cette lecture m'avait bouleversée, sans doute par quelque effet de miroir que les livres de cette auteur ne manquent jamais de nous tendre.
Pourtant, elle ne cherche pas à émouvoir son lecteur, au contraire, son travail se caractérise par une sorte de mise à plat des faits et des situations hors contexte affectif.
Écrivain, elle met l'émotion à distance, elle la bride, elle la tient tellement en respect qu'elle l'efface. Elle se force à dire la vie sans émois...
Et elle y va de sa magistrale "écriture blanche", "plate", "au couteau", et elle me bouleverse... et elle m'impressionne...
Parce que c'est sans concessions, sans faux fuyant, sans mensonges.
C'est un travail de forçat et d'ascète. Une ligne et une méthode tenue jusqu'au bout sans défaillir.
Dans ce premier livre lu d'elle (et c'est un hasard bienvenu) cette forme de travail était déjà en marche pour aboutir semble-t-il à l'œuvre d'une vie qui s'appelle "Les Années".
Annie Ernaux est la reine du paradoxe et si elle était une figure de style, elle serait un Oxymoron.
Ce livre qui ne parle que d'elle est un miroir sans tain dans lequel elle s'efface comme pour mieux nous révéler à nous mêmes.
C'est une autobiographie impersonnelle, une forme donnée à une prochaine absence/disparition, un abîme mis à plat.
Il tente d'approcher la profondeur du temps dans la linéarité chronologique.
C'est un récit de vie sans "vécu" et qui fait abstraction de l'affect, ne se concentrant que sur la description des choses, du monde comme il va.
Ce texte a l'ambition de rendre palpable l'histoire sociale d'une époque en la passant au tamis d'un "je" omniprésent et qui semble pourtant constamment nié.
C'est une histoire individuelle écrite à la troisième personne du singulier et la première personne du pluriel.
Elle et nous sont Annie Ernaux.
Elle ,c'est celle qui est sur les douze photos décrites et soigneusement choisies pour nous faire passer de décennie en décennie.
Ce n'est déjà plus Annie Ernaux et ce ne le sera jamais plus.
C'est à partir d'objets qui produisent du paradoxe que ce texte est construit : des photographies du sujet qui est en train de s'écrire et qui d’un même mouvement en posent l’absence et la présence passée...
Rajoutons à cela que ces images ne nous sont pas montrées, mais dévoilées par le texte.
Consciencieusement et courageusement l'auteur les décrit en y cherchant sans relâche le "punctum "que Barthes explique dans "La chambre claire".
Elle traque la “blessure”, la “piqûre”, “la marque faite par un instrument pointu”. “Le punctum d’une photo c’est ce hasard en elle qui me point (mais aussi me meurtrit, me poigne)”.
Par ce travail remarquable que j'imagine douloureux, s'ouvre la mémoire, les réminiscences, les images et les sons d'une époque et petit à petit, par le jeu de la lecture et de nos propres souvenirs, le ELLE se transforme en NOUS... C'est presque magique, toujours extrêmement troublant !
Chacune de ces photos sont comme des portes pour la mémoire individuelle de l'auteur qui trace le chemin. Ce passé singulier devient collectif à la lecture, parce c'est un fait, nous nous reconnaissons tous en passant par ces portes.
Suivant celle que nous prenons, en fonction de notre génération, nous plongeons dans des souvenirs virevoltants, et toutes les autres font échos à un passé proche ou lointain de gens connus, parents, grands parents ou autres, qui nous a été plus ou moins transmis...
L'image qui symbolise la quête d'une forme pour son travail, Annie Ernaux nous la propose, et voici ce qu'elle en dit :
"...le tableau de Dorothea Tanning, Anniversaire, qu'elle peignit juste après sa rencontre avec Max Ernst. Il est également en creux dans mon livre. Ce tableau représente une femme presque nue et, derrière elle, des portes à l'infini. Cette œuvre m'accompagne depuis que je l'ai vue lorsque je préparais mon diplôme sur «La femme et l'amour dans le surréalisme».
(dans l'interview de lire.fr)
J'ai été prise dans les filets de ce récit époustouflant, qui en quelques 241 pages nous fait vivre par le menu soixante années en réussissant l'exploit de faire resurgir en nous des images qui sont les nôtres.
Assez brutalement, elle nous fait toucher du doigt notre grégarité et notre contingence.
Ce travail exceptionnel dans sa forme et courageux dans son engagement force l'admiration.
J'avais fini "La Place" la gorge nouée et les larmes aux yeux, j'ai terminé les "Années", admirative et envahie d'une grande tristesse.
Ce texte est nimbé d'une grande douleur qui ne se dit pas, les larmes sont ravalées, les rêves n'affleurent pas, l'amour ne s'y raconte pas, et du coup, la pilule est bien amère.
Annie Ernaux a l'art de toucher là où ça fait mal, et on ne lui en veut pas.
On a même envie de lui dire merci !


"La forme de son livre ne peut donc surgir que d'une immersion dans les images de sa mémoire pour détailler les signes spécifiques de l'époque, l'année, plus ou moins certaine, dans laquelle elles se situent - les raccorder de proche en proche à d'autres, s'efforcer de réentendre les paroles des gens, les commentaires sur les évènements et les objets, prélevés dans la masse des discours flottants, cette rumeur qui apporte sans relâche les formulations incessantes de ce que nous sommes et devons être, penser, croire, craindre, espérer. Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s'en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d'il y a si longtemps à aujourd'hui - pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l'Histoire"

Prix François Mauriac 2008
Sur Bibliosurf, les critiques de l'Humanité, Le Monde, Télérama et Libération, ainsi que de nombreux avis de lecteurs.
Christian Sauvage, sur Livre Hebdo
Bernard Desportes sur Libr-critique
Jacques Rigaud, sur Canal Académie
Martine Payot sur l'Express livres.
Grégoire Leménager sur BibliObs.com.
Des entretiens très intéressants sur : lire.fr , Le blog de Claude Bauder, dans l'émission "l'écrivain à domicile" : RTL.fr

Les billets de Bernard, Daniele, Martine, Yohan, Thom, Anna Blume, Antigone, dasola, Claude Mouligné, Le coin lecture, Marche romane, Broutilles à l'aneth, Denise, Michel Sender,cathe, Loïc Collet,Laurent,Cathulu, Aifelle, et tant d'autres sans doute que je n'ai pas encore trouvés....

36 commentaires:

antigone a dit…

Un livre magistral...effectivement, elle parle d'elle tout en parlant de nous, et vice versa... Ce qui est troublant dans ce livre est de se rendre compte à quel point nous sommes manipulés, influençables et versatiles !! Un gros coup de coeur pour moi, cette année !
Un livre qui mérite plus qu'il n'a eu jusque là !!

Sébastien a dit…

Encore un magnifique billet qui me fait dire que je dois lire ce livre de tout urgence... Tu m'avais déjà "prescrit" Erneaux quand j'ai parlé d'inventaires. Mais là avec les années, ça me fait penser davantage à W ou le souvenir de Perec, une espèce de mise à distance un peu froide du souvenir mais qui chemine inexorablement vers la réminiscence essentielle. Je suis convaincu :)

sylvie a dit…

@antigone, je pense aussi qu'il sera en bonne place quand je vais semer mes cœurs, le 31 décembre...
@Sébastien, merci pour le compliment :), c'est à ce livre là que je pensais quand je te conseillais Annie Ernaux, au sujet du mot "inventaire".
Il y a un peu de Perec dans sa démarche, sans doute de celui 'des choses", mais je n'ai pas lu "W"... pas encore...
Pour ma part, c'est surtout à Barthes que j'ai pensé en lisant ce livre. A "Roland Barthes par Roland Barthes", sauf que même s'il dit "il", il y reste des moments pour le je, des possibles...
Et bien sûr, à "La chambre claire", sauf qu'ici, l'auteur utilise le "punctum" mais n'en parle pas.
Elle ne creuse pas l'émotion.
Elle s'en sert sans doute, mais la tait.

alain a dit…

Je crois avoir tout lu d'Annie Ernaux. Commencé aussi par "la Place"..Beaucoup la trouve froide, impudique.. J'admire le regard sans concession qu'elle porte sur elle même.

sylvie a dit…

@alain, moi aussi je suis admirative...

Aifelle a dit…

Bonjour Sylvie. J'avais un peu abandonné Annie Ernaux, trop sombre à mon goût, mais j'ai beaucoup aimé celui-ci. Je suis d'accord avec toi sur la grande douleur qui ne se dit pas.

Violaine a dit…

Merci pour ton commentaire sur "Les Années". Je viens de lire ton article que j'ai trouvé extrêmement juste et intéressant. Ayant lu toute la bibliographie d'Annie Ernaux, je relis aujourd'hui "Les Années", et ce livre constitue vraiment un aboutissement, il contient tous les autres en même temps qu'il les dépasse. Ils valent tous la peine d'être lus, mais je te conseille notamment "La femme gelée", qui est très touchant et porteur d'une vérité très forte, et à mes yeux tout aussi universelle, que celle qu'on trouve dans "Les Années" (même si le livre est plus "ciblé"; car il traite surtout de l'évolution de la condition féminine au cours du XXe siècle). Je suis heureuse d'avoir pu découvrir ton blog, je reviendrai te lire.

Yohan a dit…

Un magnifique roman que celui-ci, qui est une forme d'aboutissement dans le travail qu'Annie Ernaux a fourni jusque-là. Si l'émotion reste à l'écart de l'écriture, Annie Ernaux parvient à nous la transmettre. Je ne sais pas par quel mécanisme, mais c'est seul qui est extraordinaire !

sylire a dit…

J'ai très envie de découvrir ce livre et plus encore après avoir lu ton très beau billet.

Leiloona a dit…

Superbe billet !
J'ai bien aimé lire "La Place", je lirai aussi ce livre.

sylvie a dit…

bienvenue sue ce blog @aifelle, @violaine, @yohan.
on est tous d'accord pour dire que ce livre est troublant, original et d'une grande maitrise :)
@sylire et @leiloona, je ne peux que vous souhaiter une bonne lecture. Je passerai lire vos billets :)

Martine a dit…

Merci de ta visite. Je suis une inconditionnelle de Annie ERNAUX , j'aime tous ses livres, sa plume à la fois impudique et tellement distanciée par rapport à l'évènement vécu. Elle habite ma ville, j'ai eu la chance de la rencontrer et d'échanger avec elle et je n'ai pas été déçue ce qui n'est pas toujours le cas. Très beau ton post.

cathe a dit…

Tout à fait d'accord avec toi sur ce très beau livre qui nous touche alors qu'il est très distancié. Une lecture que l'on n'oublie pas.

sylvie a dit…

@Martine, ton billet est très intéressant aussi, merci d'être passée.

sylvie a dit…

@cathe, j'ai aussi trouvé ton post très juste, et je partage ton enthousiasme pour ce livre.

Florinette a dit…

Après un si beau billet, je vois ce qu'il me reste à faire, lire ce livre, mais avant j'ai dans ma PAL celui qui t'a également bouleversé "La Place" ! ;-)

sylvie a dit…

@florinette, commencer par "la place" me semble une très bonne idée :)

InColdBlog a dit…

J'ai comme beaucoup ici moi aussi beaucoup aimé "Les Années", premier roman d'Ernaux que je lis pour ma part.

sylvie a dit…

@inColdBlog, tu nous en parle quand de cette belle lecture ? ;)

rose a dit…

J'ai moi aussi découvert Annie Ernaux avec La place (et Une femme), des romans que je trouve tranchants mais aussi émouvants, des sortes de coups de poing... Je suis extrêmement curieuse de découvrir Les Années...

sylvie a dit…

@rose, tranchants est un mot juste pour cette écriture singulière, bonne lecture pour les années, je lirai ton billet:)

liliba a dit…

Je crois que je ne vais plus résister et filer l'acheter...

sylvie a dit…

@liliba, tu as raison, c'est un livre à lire et peut-être à relire...

Anonyme a dit…

Très, très beau billet sur ce livre magnifique.
C. Sauvage

sylvie a dit…

@C. Sauvage, merci:@)

Nanne a dit…

C'est un livre de l'aboutissement, il me semble, que "Les Années" où Annie Ernaux paraît faire le point sur l'existence, la sienne et la nôtre. Ce livre me fait penser à "Mon siècle" de Günter Grass, mais c'est peut-être une erreur de ma part ... Dans tous les cas, un billet exquis à lire et relire !!

sylvie a dit…

@nanne, je n'ai pas lu mon siècle... Je ne peux pas te dire... Mais les années sont sans doute un bel accomplissement pour l'écrivain Annie Ernaux. C'est l'aboutissement d'un grand et long travail, comme la belle réalisation d'un projet très ancien.

Isa a dit…

Tout d'abord bravo pour ce super billet. J'avais déjà envie de le lire mais avec ce que tu en dis ça devient une urgence !!!

sylvie a dit…

@isa, bonne lecture:)

eSseL a dit…

Encore un roman qui m'attend dans ma PAL ! Je ne risque pas d'être déçue !

sylvie a dit…

@essel, c'est un très beau livre!
un vrai coup de cœur 2008!

rose a dit…

Je reviens vers ton billet après lecture des Années, gros coup de coeur pour moi aussi... et j'aime beaucoup ce que tu dis sur l'émotion procurée par le livre et la transformation de ces données livrées "froidement" en quelque chose de très personnel et bouleversant. Je vois aussi que nous avons été frappées toutes les deux par la référence à Dorothea Tanning !

sylvie a dit…

@rose,l'écriture d'Annie Ernaux me touche d'une manière très particulière. Mais à chaque fois, ça fait mouche, l'émotion est là...

carole a dit…

J'ai lu un livre d'Annie Ernaux : "La femme gelée" Votre billet (très bien écrit" me donne vraiment envie de lire "les années". J'aime la vérité et la sincérité de cette femme.

carole a dit…
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sylvie a dit…

@carole, n'hésitez pas, c'est un livre incroyable !